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Loki, le dieu qui ne devait pas être honoré, qui ne devait pas recevoir d'offrande, à qui il ne convenait pas d'adresser des prières. Ce principe est toujours valable, aujourd'hui encore, dans certains milieux asatru. De fait, aucun modèle provenant du passé n'existe réellement quand il s'agit d'honorer Loki, aucune base sur laquelle se raccrocher, aucun culte à essayer d'imiter. La plupart des cultes anciens reconstruits aujourd'hui se réclament d'une plus ou moins grande proximité avec les cultes historiques. Et même si en vérité, ces reconstructions correspondent au mieux à un état des connaissances que l'on a aujourd'hui d'un moment donné de ce culte, oblitérant complètement le fait que ces cultes n'ont jamais été statiques ni réalisés de la même manière "de tous temps", il  y a au moins une forme de connaissance historique sur laquelle notre imaginaire et notre créativité contemporaines peuvent s'appuyer. Pour Loki, c'est différent. Pour Loki, tout est à construire, tout est à faire. Il y a bien des textes du passé qui peuvent aider à le connaître et à l'appréhender, mais c'est une difficulté, et en même temps un défi, une aventure, que de se demander : mais qu'est-ce qui pourrait bien plaire à Loki?

Pour ma part, j'ai immédiatement senti d'instinct, et je ne suis pas la seule, que "rendre un culte à Loki" est chose étrange, incongrue. L'honorer, oui. Faire quelque chose pour lui, avec lui, oui. Mais rendre un culte? Ca sonne comme ... un piano dissonant. Je me demande parfois si ça le ferait bien rigoler, si des gens se réunissaient avec moulte attitude cérémonielle, emprunts de gravité, pour lui offrir libations, sacrifices et prières. Je crois, oui, que ça le ferait bien marrer. Après, je ne dis pas qu'il n'apprécierait pas les cadeaux, non ... C'est plus une question de forme que de fond.

Je me rappelle une fois d'un rituel d'équinoxe de printemps. Cette année là, en coven, on était parti sur l'idée de centrer le rituel autour de la légende des pommes d'Idunn. On avait créé une sorte de théâtre sacré, en endossant les rôles des divers protagonistes. C'est, de mémoire, la seule fois que j'ai explixitement incorporé Loki à un rituel. Ce rituel avait été rudement bien, quand même! Il avait permis d'exprimer divers aspects de cette période du printemps naissant, et parmi ces aspects, un aspect presque enfantin. "Imaginez que vous mettez l'univers dans les mains d'une enfant de 6 ans", c'est la vision de la tradition Feri concernant Nimue, la déesse Jeune Fille. Ca promet un sacré désordre, et surtout, c'est là le domaine de l'instinctif a-moral, sans frontière définie entre le bien et le mal. C'est le domaine du bon (ou du mauvais, selon la manière dont on considère la chose) tour joué, pour le simple plaisir de jouer un tour. Un tour qui souvent sur le coup, ne fait rire que celui qui le joue. Mais si on prend un peu de recul, il faut l'admettre, on en sourit, parfois presque malgré soi. J'avais joué Loki dans ce théâtre sacré, je m'étais régalée. Et alors, sa présence pouvait vraiment se sentir, une présence réjouie par cette manière de l'honorer.

Je disais dans un précédent post que ma connaissance de Loki est en grande partie empirique, que j'ai pu observer Loki incarné en diverses personnes. Une grande constante chez ces personnes a toujours été le caractère joueur, tricksters, en marchant sans cesse sur les limites de la morale, du bien et du mal. Il y a une logique propre à ce genre de personnalité, qui vient titiller notre propre sens de la morale et nous destabilise immanquablement car cette logique est logique. Le raisonnement se tient. Aussi, ils ont en fait de bonnes raisons de jouer leurs tours et au besoin, s'en expliquent avec brio, comme dans un tribunal ou finalement l'accusé ressort libre et triomphant, retournant la situation et presque faisant accuser la personne qui l'y avait trainé. Loki fait entrer dans un monde dont les règles sont juste différentes.

Si les règles qui régissent ce qui a trait à Loki sont différentes, son approche aussi, ne peut être que différente. On ne peut l'approcher qu'avec les bonnes clés (sûrement des clés biscornues pour une serrure tout ce qu'il y a de plus weird, et si ça se trouve, une serrure piégée). Une clé, probablement, se trouve dans une forme d'imitation. L'imitation d'une divinité est un moyen de dévotion, un moyen de se rapprocher de celle-ci, que l'on retrouve dans de nombreuses religions, dont les religions monothéistes (on peut citer le véritable best-seller du XVe siècle au XVIII siècle au moins de l'ouvrage "L'imitation de Jésus-Christ", presque autant impriméé que la Bible). Cette forme d'approche de la divinité apparaît dès lors que le fidèle cherche à se trouver au plus près de la divinité, jusqu'à en adopter le mode de vie, les caractéristiques et les vertus de cette dernière. Ca vaut également pour tous les cultes à mystères où les dévots et initiés cherchaient, à travers les initiations et divers rites, à rejouer les moments marquants, emprunts de souffrance puis d'extase de la divinité. Bref, c'est une approche très répandue de dévotion, de relation à une divinité particulière.

Cette imitation ne pose pas spécifiquement de problème lorsqu'il s'agit d'expérience qui n'impliquent que soi-même, ou une imitation d'une divinité ou une figure divine unanimement reconnue comme bénéfique. Ca en pose beaucoup plus quand cela concerne des divinités plus borderline. Faut-il adopter une attitude de colère furieuse et violente pour se rapprocher de Sekhmet? Faut-il causer des bains de sang dans un état de folie sacrée pour se rapprocher de Kali? Les adeptes de ces divinités ne pratiquent pas l'imitation de cette manière là (sauf dans certains films où il est de bon ton d'inventer des sectes sanguinaires pour les besoins de l'intrigue). En vérité, si imitation il y a, cela reste du domaine symbolique, peut être à rapprocher de l'idée d'initiation bachique impliquant un diasparagmos, ou démembrement sacré. Mais quid du trickster, qui, dans les traditions anciennes, a toujours eu a place dans un contexte social et sacré?

Je crois, je sens fondamentalement que Loki est un dieu qui peut être honoré de cette manière. Qu'il lui plait de recevoir en offrande un bon tour joué qui lui est dédié, réalisé dans cet esprit de triskcter. Qu'il s'en réjouit, comme une autre divinité pourrait se réjouir d'une libation ou d'un beau poème déclamé. Si des prêtre(sse)s de Loki existaient officiellement, c'est ainsi que je les imaginerais volontiers. Bardés de connaissances pointues d'ordre divers, scientifiques comme occultes et fins maîtres des mots et de leurs doubles (ou plus) sens, mais que l'on ne pourrait approcher qu'en connaissance de cause : en sachant qu'avec eux, on peut très bien être aidés ou trompés, que tout dépend de nos compétences à lire mais aussi à jouer avec leurs discours. A marchander aussi, peut-être. Et que parfois, au final, on ne sera seulement que victime de leurs tours. On aura beau pester, mais il y a toujours une forme de morale derrière ces bons/mauvais tours, une forme de résolution finale utile. Un ordre restauré dans le désordre et le chaos. Et alors, honorer Loki, c'est accepter de se défaire de nos habitudes, de nos certitudes, et entrer dans un territoire qui, bien qu'il semble sans foi ni loi, a définitivement ses grilles de lectures bien ordonnées. 

A force de côtoyer ces Loki dans ma vie, j'ai compris comment leurs tours enrichissent en fait l'ensemble de ceux qui en sont touchés. Comment c'est pour eux à la fois un amusement égoïste au dépend des autres, autant qu'une arme pour toucher et essayer de faire évoluer certaines choses autour d'eux, faire prendre conscience. Mais qu'on n'y cherche pas du militantisme, c'est juste un tout, et avant tout for the lulz, comme ça se dit sur la toile.

Et comme c'est le mois de Loki, j'ai moi aussi envie de l'honorer et le réjouir comme il se doit. J'ai donc, moi-aussi, un bon tour sur le feu, dont je ne dirai rien ici. Ca, ça restera entre lui, moi ... et ceux que Loki voudra voir invités. Ou impliqués. 

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C'était ambiance Mad Tea Party pour cet article.