escalier

 

Il y a un an, j'écrivais un article au sujet des autels portatifs, utiles afin de transporter partout avec soi ses pénates et trouver toujours un point d'accroche, un centre de pouvoir, même loin de chez soi. Cet article avait été motivé par un mode de vie partagé principalement entre deux endroits, parfois plus, ce qui m'avait conduit à chercher une solution pour rester ancrée, pour ne pas me perdre en chemin. 

Avec du recul, je crois que le problème n'était pas uniquement le fait de vivre en deux endroits ou plus. Le vrai problème, c'est que je n'aimais vraiment pas cet autre endroit où je passait la moitié de mon temps. Et pourtant, j'ai fait des efforts. Je ne peux pas dire si c'étaient les gens (qui pourtant ne sont pas plus méchants qu'ailleurs), le paysage (qui n'est pourtant pas si fondalement différent de mes bases), le fait d'être éloignée (mais pas tant que ça non plus, puisqu'en une heure et demie je peux être rentrée chez moi) ou la langue (moins la langue finalement que le fait que les gens ne parlent pas ma langue maternelle et que je maitrise mal cette autre langue - même si presque tout le monde parle l'anglais couramment, tout comme moi - ). En fait, c'est cette dernière raison qui est probablement la plus proche de la réalité. Parce que c'était cet aspect qui me rappelait sans cesse que j'étais étrangère (même si je le suis moins que ceux qui ne font pas partie de l'Union européenne). Dans le fond, j'avais comme un acouphène intérieur qui venait interférer avec toute ma bonne volonté, comme si même si tout allait pour le mieux, je ne me sentais juste pas à ma place, pas chez moi, en dissonance avec ces lieux. Avec du recul, je vois bien que je ressentais comme un besoin de me barricader, parce que là-dehors, c'est dangereux pour moi. Parce que je ne devrais pas être là. Parce qu'il y avait comme un mur entre moi, et le reste du monde là-dehors, dans ce pays qui n'est pas le mien.

"Regarde ces maisons, on dirait qu'on est en plein Tyrol! Je suis sûr qu'ici, même les animaux parlent allemand". Cette phrase, je l'ai entendue au retour d'un récent voyage. J'étais encore en Italie, mais la frontière autrichienne n'était plus lointaine, et déjà il semblait effectivement que la terre n'exprimait plus rien d'italien. Sur le coup, j'ai tout de suite compris, cette histoire étrange d'animaux parlant allemand. Comme si la nature influençait les civilisations, et que ces dernières en retour imprimaient leurs influences sur le règne de la nature. J'y ai parfois repensé, à cette phrase. En fait, mon problème, tout ça, c'était si évident. Mon problème, c'est que j'étais déracinée et que je n'avais jamais réussi à tisser un lien avec cette région où je passe la moitié de ma vie. Je n'y étais pas parvenue parce que j'avais moi-même construit et nourri cette barrière entre moi et cette région, dans laquelle je présupposais que même les animaux, les arbres et la terre ne parlaient pas ma langue. Je m'étais enfermée dans ma certitude plus ou moins inconsciente d'être une intruse.

Pourtant, entre temps, j'avais déjà compris que la clé était d'apprivoiser cette région, et les êtres qui y demeurent. J'ai passé une partie de l'été à chercher quels esprits, quelles divinités pouvaient bien habiter ces collines environnantes. J'en ai trouvé des très sympathiques, dans des prés, des champs, des vignes, des jardins, des vergers, des bois, mais je ne me sentais toujours pas vraiment mieux. Il me manquait ce sentiment, cette sensation indescriptible, qui ne peut pas tromper, que l'on perçoit quand on est vraiment invité, accueilli par un endroit qui nous accepte comme un habitant des lieux. En fait, aucun des lieux environnants ne me plaisaient vraiment. Je ne veux pas dire que ce n'était pas de beaux paysages, non. Juste des endroits où je sentais que je ne m'accordais pas. Je cherchais la forêt, qui se trouve pourtant en grand nombre dans les environs, et j'avais l'impression que je ne la trouvais jamais. C'est difficile à expliquer. Il y avait des bois, mais pas la forêt. Pas moyen d'en trouver le chemin.

Et puis il y a deux jours, avec ce beau soleil de début encore d'automne, j'ai eu envie de sortir. Il y a une colline sacrée accolée à la ville, habitée par les Celtes qui y avaient leur sanctuaire, puis par les Romains qui y bâtirent un temple à Mercure et Jupiter. Les spécialistes pensent que ce Mercure était en vérité le Wotan des populations germaniques du coin. J'étais déjà allée une fois de nuit sur cette colline. Il y a quelque chose de puissant là-haut, mais je ne m'étais pas focalisée sur l'histoire du lieu à ce moment là. J'en avais apprécié la force, sans chercher quoi que ce soit d'autre. En lisant un peu plus sur l'endroit, j'ai découvert qu'il y a également un puit très profond non loin de là, dont la datation est incertaine. La seule certitude est que des reste d'époque romaine y ont été découverts. Wotan sur la montagne sacrée et un puit non loin de là, beaux symboles. Les risques d'embouteillages, surtout sur le retour, me retinrent cependant d'y aller. Je me suis dit que ce serait peut être pour ce week end, chose d'ailleurs faite hier.

Finalement, je suis simplement allée sur la colline juste en face. Je me suis dit que je profiterais au moins du soleil, et que si je le sens, j'userai d'une de ces pratiques qui permettent de se mettre en résonnance avec la terre et le lieu, pour se faire connaître, se présenter, créer un lien. J'ai suivi le chemin que je connaissais, et suis allée un tout petit plus loin. Et alors, je l'ai vue, la forêt que je cherchais. Elle était là en fait. Elle était en face de moi depuis le début, et je ne l'avais jamais trouvée parce que je m'étais persuadée que ce chemin ne menait qu'à des jardins. J'avais cherché plus loin, dans bien des endroits, sans jamais être retournée à l'endroit le plus évident. Et en entrant dedans, j'ai senti que c'était là et pas ailleurs. Que c'était le jour, et pas avant. Il y avait quelque chose qui avait un sens, même s'il m'échappait en partie. Ca devait être ici et maintenant.

Après avoir marché un peu, j'ai vu en haut de la colline ce qui semblait être un muret. J'ai décidé d'y aller, et ce que je prenais pour un muret s'est révélé être en faut un gros tronc d'arbre au sol, qui devait probablement servir également de banc pour les promeneurs. Je me suis assise. Il y avait la lumière du soleil qui tombait entre les branches des arbres. J'ai regardé autour, juste à côté de moi, il y avait un hêtre. Je me suis assise sur ce tronc d'arbre, et pour la première fois depuis un an, je me suis sentie bien là. J'ai ressenti la même chose que quand je suis chez moi. Alors que le vent ployait très doucement les branches de ce hêtre, il me sembla que c'était lui qui me saluait. Je ne l'ai pas remarqué immédiatement. Je me suis dit qu'il y avait probablement une raison très rationnelle qui faisait que ces branches ployaient de cette manière si lente, comme un salut gracieux. Ca me fait des fois doucement rigoler quand je lis des témoignages de personnes parlant de "signes dans leur vie". Pas que je n'y crois pas, loin de là. Mais c'est comme le principe des cultes à mystères : il y a quelque chose pour moi qui est comme indicible. Qui, une fois mis par écrit ou raconté, ne peut paraître que trivial, ou sembler ridiculement illuminé. Ce qu'il y a de plus sacré dans ce qui nous dépasse, dans le Mystère, ne devrait pas être défloré. Et qui d'ailleurs explique pourquoi j'écris peu sur mes propres expériences et mon vécu spirituel et magique. Mais quoi qu'il en soit, ce moment relevait de cette indicible succession de petites choses, qui mises bout à bout, se révèlent comme un tableau d'ensemble, avec sa propre grammaire, son propre phrasé.

Par deux fois j'ai commencé ce petit rite de mise en contact avec la terre et les esprits des lieux. Par deux fois, exactement au même moment, j'ai été interrompue par un promeneur. La première fois, parce que j'ai entendu ses pas et que j'ai été perturbée par la sensation qu'il allait venir me voir (même si en fait j'étais assez loin et peu visible), et la deuxième fois, parce qu'il est revenu et qu'il est vraiment venu me voir. Il a fait irruption après avoir couru jusqu'à moi pour me demander son chemin. Moment très étrange, où je passais de la crainte instinctive d'un stayre humain à celui où je me rends compte que c'est un sympathique et spontané jeune homme qui semblait sorti de nulle part. Il a finalement choisi de suivre un chemin qui était tout sauf le plus court et le plus sûr pour rentrer chez lui. Et juste après qu'il soit parti, j'ai remarqué quelque chose qui m'avait complètement échappé jusqu'alors. Juste derrière le hêtre et devant l'endroit où s'était tenu ce jeune homme, il y avait, matérialisé sur le sol par des branchages, un cercle complet.

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C'est fou, il était là, juste devant moi, et je ne l'avais pas vu. Peut être était-ce la lumière tombant des branchages qui m'avait éblouie de sorte que ce cercle était resté dans l'ombre. Et forcément, de me demander si ce cercle correspond déjà à un lieu de pratiques magiques ou spirituelles. Quoi qu'il en soit, il m'est apparu que c'était là et pas ailleurs que je devais réaliser ce rite. 

Quand je suis redescendue de la colline, j'ai eu l'impression qu'une éternité s'était écoulée depuis le moment où j'y étais arrivée, et que j'avais parcouru une distance si grande que j'étais arrivée dans une autre contrée. Et que j'y avais vécu des choses extra-ordinaires, rares et qui doivent toujours demeurer précieuses. Que j'étais régénérée. 

J'avais, ces mois passés, perdu beaucoup de mon énergie face au stress, à des angoisses, au travail, à une impression d'avoir trop de choses à réaliser pour trop peu de temps. D'être emprisonnée dans tout cela sans échappatoire. Et de fait, de voir des problèmes de santé aussi ennuyeux qu'inexplicables apparaître. Mais pour la première fois depuis des mois, dès le soir même j'ai ressenti cette énergie d'avant revenir. Je ne me suis plus réveillée épuisée après pourtant bien plus de sommeil que je n'en avais besoin il y a quelques années. Je ne peux pas dire si ces bienfaits demeureront ou non, mais c'est suffisamment exceptionnel pour que ça m'ait poussé à le raconter. Et ça continuera de me donner à réfléchir sur le lien conscient ou non entre le lieu et les êtres qui l'habitent. On a beau le savoir déjà, un jour, l'expérience vécue rattrape tout le reste.