chapelle cimetière

Il y a quelques jours, j'ai assisté aux funérailles du père d'une amie d'enfance. Le temps était froid, nuageux et gris, comme un jour de novembre, et ainsi que l'a dit ma mère, "c'était un vrai temps d'enterrement". Et comme tout enterrement, c'était d'une tristesse déchirante. 

J'ai donc assisté à la messe d'enterrement et je suis restée jusqu'à la mise du corps en terre. Si les textes et les discours lus durant la messe correspondaient tout à fait à la vie et au caractère de la personne décédée, dont on a rappelé et loué sa foi en Dieu, sa simplicité et sa dévotion, cela m'a soudain renvoyée au jour où moi-même, je recevrai des funérailles. Ce jour où je ne pourrai plus exprimer mon accord ou mon désaccord sur le choix des mots, des hommages et des textes lus. Ce jour où je serai soumise au bon vouloir, aux besoins de ceux qui resteront. Ce jour-là, très probablement, c'est chrétiennement que je serai "enterrée", quoique je ne le serai jamais dans un cimetière et que je serai incinérée.

Bien sûr, on me dira que je peux toujours rédiger un testament explicitant noir sur blanc que je refuse des funérailles catholiques. J'aimerais effectivement bien m'en passer. Mais si des cérémonies comme le mariage existent indéniablement pour les héros du jour, à savoir les mariés, et qu'il est de bon ton que la cérémonie représente aussi bien que possible leurs convictions, peut-on en dire de même pour les funérailles? S'il y a effectivement, officiellement, une grande part de la cérémonie qui est pour le défunt, la vérité, c'est que cette cérémonie est surtout pour les vivants qui restent. Ceux-là ont besoin de ritualiser le deuil qui les frappe, et de ce fait, ont plus besoin que l'espérance d'une survie après la mort soit plutôt exprimée dans le langage de leurs propres croyances, que dans celui du défunt. Et moi, qui aurai aimé et veillé au bonheur de mes proches toute ma vie, comment pourrais-je leur refuser un peu de réconfort dans ma mort?

Bien sûr, ne connaissant jamais l'heure de sa mort, je sais que si les choses du destin suivent le court "naturel", et que les parents partent avant les enfants, le problème ne se posera pas forcément sous cet angle. Si la fatalité voulait que je meurs avant mes parents, à coup sûr, j'y aurais droit, à la messe d'enterrement catholique. Dans le cas contraire, cela dépendrait du reste de ma famille et à quel point mes proches resteraient attachés à la religion catholique.

Je songeais donc à tout cela alors que j'étais dans cette église, durant la messe d'enterrement. Je songeais que je ne m'opposerais pas à ce qu'une telle messe soit dite pour moi, non seulement parce que cela ferait du bien à ma famille mais aussi parce que je suis prête à parier qu'ils ne suivraient de toutes manières pas mes recommandations de renoncer à une telle cérémonie. Par contre, alors que j'entendais les discours sur la foi, sur Dieu et Jésus, sur la résurrection, et sur les prières pour accueillir un fidèle serviteur de Dieu à ses côtés, mes poils se hérissaient à l'idée qu'on me servirait le même discours après ma mort. J'ai pensé que je serais prête à hanter le prêtre et ma famille après ma mort s'ils devaient m'infliger cela, comme si être morte n'était pas suffisamment ennuyeux comme ça! J'en suis donc arrivée à la conclusion qu'il faudrait au plus vite que je rédige une sorte de "testament/recommandations" afin de parer au pire, juste au cas où. J'ai rapidement réfléchi aux textes bibliques que je pourrais éventuellement apprécier pour une telle cérémonie. J'ai très facilement et rapidement trouvé la lecture non évangélique, car il n'est pas si difficile de trouver un texte qui n'évoque pas directement les dogmes de l'Eglise, et qui contient simplement de beaux mots et de belles images. Par contre, côté évangile, je sèche toujours. C'est qu'avec les évangiles, il y a Jésus partout. C'est beaucoup plus dur ...

A la sortie de l'église, une des premières choses que j'ai dites à ma mère, qui m'accompagnait, c'était que si jamais je devais mourir avant elle, il était hors de question qu'on me fasse subir des discours sur les vertus de la foi (que je n'ai pas), sur le baptême qui me permet d'avoir une chance d'être "sauvée" (je ne reste baptisée que par respect pour mes parents et mes ancêtres, pour ce qu'ils ont voulu me transmettre et par respect pour une part de cette culture, de cette tradition, que je me suis appropriée à ma propre manière), sur Jésus qui va racheter mes péchés (parce que toute imparfaite que je suis, je sais que je ne suis pas mauvaise au point que j'aie besoin d'être "rachetée"), sur ma place espérée auprès de Dieu (non, je ne postule pas du tout à une place auprès de Dieu) ou à une potentielle résurrection (ça ne m'intéresse pas non plus). Ma mère m'a répondu que j'avais des demandes compliquées. Mais non, je ne pense pas que ce soit impossible. Si des prêtres peuvent marier des couples dont l'un des époux est athée en évitant les mentions qui fachent (et j'y ai assisté), ça doit bien pouvoir être possible pour des défunts. De toutes manières, à quoi ça les avancerait de mentir sur la foi et des pratiques que je n'ai pas? Ma famille sait bien ce qu'il en est ; ce serait une gigantesque, ridicule et cynique mascarade, dont ils seraient aussi victimes, puisque connaissant parfaitement la vérité.

Il y a plusieurs années, j'avais assisté à la cérémonie païenne d'enterrement d'une grande prêtresse de Fellowship of Isis. Cette expérience m'a beaucoup marquée, parce que la cérémonie qui a été bidouillée à la va-vite pour elle était très loin de ce qu'elle aurait pu être en droit d'attendre, compte tenu de ses convictions et de son engagement lorsqu'elle était vivante. Ce jour-là, j'ai pris la décision que je ferais tout mon possible pour qu'une telle chose ne m'arrive pas. S'il existe des rituels de funérailles dans les traditions sorcières et païennes, leur réalisation est en général beaucoup plus compliquée, puisque cela implique que le rituel soit déjà prêt et accepté par la famille, qu'il y ait au moins une personne disponible pour officier, et qu'il y ait un lieu. En somme, en France, c'est mission quasi impossible d'avoir tout cela réuni dans le court laps de temps qui s'écoule entre le décès et l'enterrement. J'ai la chance d'être entourée de quelques personnes susceptibles de pouvoir me rendre le service d'officier, si par un mauvais tour du destin, je venais à mourir un peu tôt. Il reste cependant encore à composer un rituel qui soit à la fois réalisable, beau, et qui convienne tout à fait à ma sensibilité. Cela n'a rien d'impossible, il faudrait juste que je remette ça en chantier. Car si parfois un coup du destin nous secoue suffisamment pour nous pousser dans une direction, dès que la vie reprend ses droits, et qu'on se dit qu'il n'y a aucune raison de mourir avant longtemps, finalement, on ne prépare rien. Comme si préparer ses funérailles serait en soi porteur de malchance (il y a bien-sûr une part un peu superstitieuse dans cette procrastrination funéraire). Mais je crois bien que je vais m'y remettre. J'ai acheté "The pagan book of Living and Dying" de Starhawk, qui devrait me donner des idées, et ce sera une tâche appropriée pour le mois de novembre. Ainsi, si je sais que je n'échapperai probablement pas à la messe d'enterrement chrétienne, je pourrai dormir sur mes deux oreilles en sachant qu'un petit peu avant ou un petit peu après, je pourrai recevoir une cérémonie de passage qui elle, sera vraiment pour moi.