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Ca tourne dans l'air en ce moment comme des mouches autour d'une vache dans son pré. Bien que certains païens d'extrême droite n'aient pas attendu que l'actualité s'y prête, la crise ds migrants tend à exacerber certaines vélléités identitaires dans la sphère pagano-francophone, tandis que les plus modérés, qu'ils aient ou non un avis précis sur la question, se retranchent dans une réserve silencieuse.

Je ne vais pourtant pas discuter de cette question dans cet article. En revanche, quand je vois la nature des discours véhéments, identitaires et violemment anti-immigration, je ne peux m'empêcher de ressentir une aggression inscrite en moi, comme une mémoire familiale. 

Il était une fois, il y a plus de 70 ans, un homme et une femme polonais, parmi beaucoup d'autres femmes et hommes polonais, qui fuirent la guerre puis l'occupation soviétique de leur pays et qui s'établirent dans le nord de la France. Cet homme et cette femme se rencontrèrent en France, se marièrent et eurent des enfants. Ce couple de polonais, c'étaient mes grands parents, et leur petite dernière, c'est ma mère. Elle naquit à la fin des années 50, et à elle, contrairement à ses frères et soeurs, mes grands parents ne lui apprirent jamais le polonais. Parce que ma mère, ma tante et mes oncles, c'étaient des sales polaks et qu'à l'école du village, et dans les familles de leurs petits camarades, on n'aimait pas les sales polaks. Mes grands parents crurent lui rendre service en la coupant de leur propre culture, pour qu'elle, elle soit une vraie française, pour qu'un jour peut être, on oublie qu'elle était la fille d'humbles immigrés polonais. Ca a plutôt bien marché, et dès qu'elle fut mariée avec un français, au nom bien local, elle n'eut plus à se soucier du regard d'autrui. Et puis il faut dire qu'entre temps, tout le monde avait oublié que les polonais étaient des sales polaks, tout le monde avait aussi oublié au passage que les italiens et les portuguais étaient aussi de sales immigrés. Soudain, tout ce beau monde, de tradition catholique et bien blanc comme il faut, étaient de bons européens.

Cependant, ma mère a grandi dans la stigmatisation de ses origines, dont ses propres parents cherchaient à la couper. Pour son bien. Ma mère, elle, sait qu'elle est une fille d'immigrés. Oh ce n'est pas inscrit sur son visage, comme d'autres, mais c'est bien inscrit dans ses tripes, c'est le berceau qu'elle a reçu et dans lequel elle a forgé son caractère et son expérience.

Quant à moi, j'ai grandi en bonne petite française, et bien qu'on ne m'ait jamais caché quelle était la moitié de mes origines, on ne m'en a pour ainsi dire jamais parlé. Par contre, on m'a beaucoup parlé de la souffrance d'être un étranger qui cherche à se faire oublier et à devenir un vrai français. J'ai longtemps eu une vision très négative de mes origines polonaises, comme si c'était un pays d'arriérés. Et pourtant, j'ai grandi dans le refus de la haine de l'autre, dans le refus des préjugés de l'étranger, parce que les étrangers, je le sais, c'était ma famille. C'est un peu moi, et pourtant, personne ne le voit.

Aujourd'hui même, la donne a changé. Il est de bon ton, dans le milieu païen, de revendiquer son identité. La belle blague! Après avoir stigmatisé mes grands parents et ma mère, les bons français me disent que je peux être fière de mes origines, et même les réclamer, tant que je veux bien rejeter cet autre à la couleur de peau plus foncée, et probablement à la religion différente. On me dit qu'ils n'ont pas la même culture que moi. Mais enfin, si mes grands parents avaient la même couleur de peau et la même culture européenne que les bons français des années 50 et 60, pourquoi diable ont-ils été tellement méprisés?! Pourquoi hier fallait-il que ma mère se haïsse et qu'aujourd'hui, elle et ses enfants se glorifient, et ce à cause de leur origine?

Pour moi, la question actuelle de la crise des migrants est avant tout une question géo-politique dont les enjeux, dans l'accueil ou le refus de l'accueil, sont autres que la seule question de l'origine et de la religion. Il est naïf de s'imaginer que la réponse puisse se situer dans un "oui, prenons tous les migrants", ou "non, refusons les tous", quelles que soient les raisons, mais passons, car le sujet de cet article n'est pas là, comme je l'ai déjà dit.

La vérité, c'est que les critères définissant l'identité commune ou au contraire l'étrangeté évoluent avec le temps, et c'est ce qui fait qu'hier, j'étais une batarde de sale polak, et qu'aujourd'hui, je suis supposée défendre mes glorieuses origines blanches et européennes jusqu'à la mort aux côté d'une faune européenne bigarée où toutes les origines européennes se retrouvent et se cotoient comme un seul peuple, sous la bannière bien commode des indo-européens (dommage que mes grands parents n'aient pas été accueillis les bras ouverts en bons indo-européens qu'ils étaient!).

Mais si demain, des extra-terrestres venaient pour s'installer/se réfugier/migrer sur terre (quoique vu l'état actuel et à venir de la planète, c'est peut être nous qui devrions songer à nous établir sur d'autres planètes), toute l'humanité se glorifieraient d'appartenir à la civilisation terrienne face à ces envahisseurs qu'il faudrait combattre jusqu'à la mort. 

Alors, finalement, si le concept d'identité commune peut changer en moins de deux générations, c'est quand même que c'est un peu surfait. 

Et aujourd'hui, j'ai finalement intégré tout ce que ma famille avait de meilleur à m'apporter. Toute la richesse du terreau culturel de mes origines ; et de la fierté pour ces origines, toutes mes origines, française et polonaise, j'en ai, et comment! Et une fierté pour l'héritage qui m'a été transmis : toute la mémoire de leurs expériences qui jalonnèrent mon éducation de valeurs de modération et du refus du rejet, sur simple base de préjugés. Un héritage que je ne trahirai pas.